Le single « Fixer Upper » de Yard Act est paru sur Zen F.C. Records. Reste la question, la même, têtue : qu'est-ce que la manière d'écrire de Yard Act peut bien dire d'un pays qui n'écoute plus grand monde ?

Leeds, sans drapeau

Yard Act s'est formé dans un tissu de salles de petite jauge et de labels tenus à bout de bras. Une scène locale, un disquaire, un club — le Brudenell Social Club reste le point de ralliement de tout ce monde —, et des chansons écrites pour être comprises au fond d'une salle sans sono.

Le saut d'échelle change la donne sans effacer l'origine. Signer sur un label, c'est accéder à des studios, à une promotion, à des festivals ; c'est aussi devoir répondre à une demande, celle d'un « groupe politique », catégorie que le marché musical anglais sait très bien vendre. Yard Act ne revendique pas ce rôle. James Smith écrit des monologues. C'est autre chose, et c'est plus intéressant.

Le personnage plutôt que le slogan

The Overload paraît chez Island en janvier 2022, produit et mixé par Ali Chant — qui apparaît aussi dans les crédits pour des shakers, ce qui en dit long sur l'échelle de moyens d'un premier album. Le disque aligne ces monologues comme autant de portraits d'époque. La comparaison avec les voisins est éclairante. Idles chante à la première personne et s'adresse à vous ; Sleaford Mods aboie ; Fontaines D.C., venus de Dublin, construisent des poèmes. Yard Act fabrique des voix de composition : un personnage, un débit, un accent de classe. Le procédé est proche de la chanson de caractère britannique, celle de Ray Davies ou de Madness, bien plus que du manifeste punk.

Sauf qu'à force de faire parler des personnages, on finit par ne plus savoir où est le groupe. L'ironie est un abri solide : elle protège de la naïveté, elle protège aussi de l'engagement. Quand tout le monde a compris la blague, la satire a gagné un public et perdu une cible.

Ce que la saturation fait à la parole

Il faut mesurer l'ampleur du bruit autour. Entre 2019 et 2022, la vague post-punk britannique a occupé les couvertures, les sondages de fin d'année et les grands festivals : Idles, Shame, Black Country, New Road, Squid, Dry Cleaning, Yard Act. C'est beaucoup de groupes pour un seul créneau, et le créneau s'est refermé à la vitesse où il s'était ouvert. Qui arrive après hérite d'un malentendu : on lui réclame une position, alors qu'il propose une écriture.

Le contexte, lui, n'a pas désempli. Crise du coût de la vie, fermetures de salles de petite jauge, tournées devenues hors de prix : la politique est aussi là, dans les budgets, pas seulement dans les paroles. Sur le versant spectacle, le rock peut alors apparaître comme un produit de patrimoine vendu au plus offrant. Difficile, dans ce décor, de faire entendre autre chose qu'un commentaire sur le prix des places.

L'utopie introuvable

Avec Where's My Utopia?, la question se déplace. Le groupe y regarde moins le pays que ce qu'il a fallu lui faire pour y arriver : le succès, la culpabilité qui l'accompagne, la sensation d'avoir réclamé quelque chose sans savoir quoi.

Une décennie de saturation a rendu la posture politique coûteuse et la promesse suspecte. Reste la seule chose qu'un groupe puisse réellement tenir : une manière de regarder, un lexique, une façon de faire parler ceux qu'on n'entend pas.

L'utopie du titre reste une question ouverte. Souhaitons qu'elle le reste encore un peu ! Les groupes qui la referment trop tôt finissent en slogan.

Écouter

Les deux albums sont disponibles en numérique sur les plateformes courantes (Deezer, Qobuz, Spotify, YouTube) et en vinyle.

À reprendre dans l'ordre : The Overload d'abord, pour les personnages et le cadre de Leeds ; Where's My Utopia? ensuite, pour ce qu'il en reste une fois le succès passé par là.

Crédits

Crédits relevés pour The Overload de Yard Act :

  • Instruments : Ali Chant (shakers) ; Ryan Needham (basse) ; Sam Shipstone (guitare) ; James Smith (congas) ; Jay Russell (batterie) ; James Smith (synthétiseur) ; James Smith (tambourin)
  • Voix : James Smith (chant) ; Ryan Needham (chœurs) ; Sam Shipstone (chœurs)
  • Production : Ali Chant
  • Mixage : Ali Chant
  • Programmation : James Smith (boîte à rythmes)