Un bandonéon qui halète, puis une basse qui marche. Entre les deux, quelques années, un studio des Bahamas et une idée fixe : faire tenir un tango de Piazzolla dans un écrin de reggae. Sur « I’ve Seen That Face Before (Libertango) », Grace Jones ne reprend pas : elle déplace. Et ce déplacement, que raconte-t-il ?

Un tango qui regarde vers l’Europe

Astor Piazzolla enregistre « Libertango ». Le titre est un mot-valise, libertad plus tango, et la pièce porte bien son nom : ce n’est pas un tango de salon, c’est une mécanique nerveuse, bâtie sur une phrase descendante qui revient comme une obsession. Piazzolla, né à Mar del Plata en 1921, vit alors en Italie, entouré de musiciens européens et de claviers électriques — loin de Buenos Aires, où son « nuevo tango » a longtemps divisé.

Bandonéon ouvert sur une table de studio, soufflet déplié et boutons nacrés dans une lumière chaude

Le succès arrive d’abord de ce côté-ci de l’Atlantique. « Libertango » rencontre un public italien et français avant de devenir, au fil des décennies, un thème souvent repris du répertoire piazzollien. Voilà le point de départ du voyage : un instrumental européen, signé par un Argentin, qui n’a encore ni paroles ni batterie reggae.

Le studio comme escale

Quelques années plus tard paraît Nightclubbing de Grace Jones ; l’album a été enregistré en 1980 aux Compass Point Studios, à Nassau, aux Bahamas — le studio fondé par Chris Blackwell, patron d’Island Records. La production est signée Blackwell et Alex Sadkin. C’est le deuxième disque de la chanteuse avec la même équipe, après Warm Leatherette en 1980, et avec la même section rythmique : Sly Dunbar à la batterie, Robbie Shakespeare à la basse, Wally Badarou aux claviers, Mikey Chung et Barry Reynolds aux guitares, Uziah « Sticky » Thompson aux percussions.

Magnétophone multipiste à bandes dans un studio en bois, bobines et vu-mètres sous la lumière tropicale

Sur les crédits, l’album comporte des reprises de Bill Withers et Flash and the Pan, et un titre signé Sting. « I’ve Seen That Face Before (Libertango) » est une adaptation chantée d’un instrumental. Les paroles sont créditées à Barry Reynolds, guitariste de la session, et à Dennis Wilkey ; elles posent sur la mélodie une silhouette nocturne, celle d’un visage qu’on reconnaît et qu’on préférerait ne pas reconnaître. Compass Point n’est pas un studio anonyme : Talking Heads y ont enregistré Remain in Light en 1980, et l’endroit est devenu un laboratoire où le reggae rencontre la pop.

Deux écoutes, deux repères. Mettez « Libertango » et « I’ve Seen That Face Before (Libertango) » (1981) à la suite. Le premier réflexe est de suivre la mélodie ; le second, plus instructif, est de suivre la basse. D’un côté, elle marque la marche ; de l’autre, elle raconte.

Ce que l’arrangement fait au tango

Le tempo n’est plus le même : moins de nervosité, plus de poids. Là où Piazzolla enchaînait les phrases avec une urgence de milonga, la version de Nassau installe un balancement reggae-disco, large et lourd. Le bandonéon — l’instrument qui, pour beaucoup d’auditeurs, est le tango — peut se lire ici comme laissant davantage de place à d’autres timbres. Les crédits de Nightclubbing mentionnent Jack Emblow à l’accordéon ; on ne peut donc réduire la ligne à un seul instrument. Cette mise à distance dit peut-être l’essentiel : on ne traduit pas un tango en le recouvrant, on le traduit en déplaçant son timbre d’origine. En 1981, on rejoue.

Gros plan sur les cordes, le micro et le chevalet d'une basse électrique posée contre un ampli

Deuxième décision, la basse. Dans le tango, elle bat la mesure, presque comme un métronome. Dans l’arrangement de Compass Point, celle de Robbie Shakespeare devient mélodique, syncopée, placée en avant du mix : elle ne compte plus les temps, elle conduit le morceau. C’est sans doute le vrai point de bascule. Un auditeur qui ne connaît que la version de Grace Jones n’entend pas une basse de tango ; un auditeur qui connaît Piazzolla n’entend plus la même basse.

Troisième décision, plus difficile à nommer : le silence. La production de Sadkin et Blackwell hérite du dub — elle laisse des trous, retire des instruments, fait respirer le groove. Le timbre de Grace Jones, à moitié parlé, s’assoit dans ces espaces. Le tango remplissait ; ici, on choisit ce qu’on ne joue pas. L’arrangement est autant une affaire de retrait que d’ajout.

La voix, et ce qu’elle déplace encore

La voix de Grace Jones ne chante pas « Libertango » : elle le traverse. À mi-chemin de la parole et du chant, elle change la nature du morceau — on passe d’une scène instrumentale à un personnage qui regarde. Elle ne cherche pas à imiter le phrasé du bandonéon ; elle installe le sien, plus froid, plus théâtral. Le fameux « I’ve seen that face before » ne décrit plus un lieu, il installe une inquiétude. C’est peut-être là que la migration est la plus complète : la mélodie reste, mais elle ne raconte plus la même histoire.

Microphone à condensateur dans une cabine de voix, filtre anti-souffle et mousse acoustique grise

Il faut replacer le disque dans son moment. En 1980, Talking Heads a enregistré Remain in Light dans le même studio de Nassau ; un an plus tard, Nightclubbing pousse plus loin le mélange de reggae, de funk et de pop sophistiquée. Grace Jones continuera ailleurs, avec Slave to the Rhythm en 1985, mais c’est ici que le passage se joue. Reste une question, qu’on peut garder ouverte : que reste-t-il d’un tango quand on lui retire son bandonéon et son tempo d’origine ? Peut-être précisément ce qui voyage le mieux — une phrase mélodique, et l’espace qu’on lui laisse.

Écouter

  • Grace Jones — « I’ve Seen That Face Before (Libertango) », sur l’album Nightclubbing (Island, 1981) : en streaming sur Deezer, Spotify, Qobuz et YouTube ; rééditions vinyle et CD chez Island/Universal.
  • Astor Piazzolla — « Libertango » : la version d’origine circule sur les compilations et rééditions consacrées à son œuvre, en streaming comme en disque.

Côté prix, comptez environ 25 à 30 € pour une réédition vinyle neuve de Nightclubbing, 10 à 15 € pour un CD ; un pressage d’époque de 1981 se négocie souvent entre 15 et 40 € selon l’état, le pays et la rareté de l’édition. Ces fourchettes varient avec l’import et l’occasion. Pour l’achat, votre disquaire indépendant reste un point de repère utile : il peut commander l’édition disponible et vous dire ce qui est réellement pressé. Des rééditions existent en vinyle et en CD ; vérifiez le label et l’année de pressage avant d’acheter.

Crédits de Nightclubbing

Crédits de Nightclubbing — Grace Jones (1981) :

  • Instruments : Wally Badarou (claviers) ; Mikey Chung (guitare) ; Lowell « Sly » Dunbar (batterie) ; Jack Emblow (accordéon) ; Barry Reynolds (guitare) ; Robert « Robbie » Shakespeare (basse) ; Uziah « Sticky » Thompson (percussions)
  • Voix : Grace Jones (chant principal)
  • Production : Chris Blackwell ; Alex Sadkin
  • Ingénierie du son : Benjamin Armbrister (assistant)
  • Mixage : Alex Sadkin

Crédits

Crédits de Nightclubbing — Grace Jones (1981) :

  • Instruments : Wally Badarou (claviers) ; Mikey Chung (guitare) ; Lowell “Sly” Dunbar (batterie, synthétiseur) ; Barry Reynolds (guitare) ; Robert “Robbie” Shakespeare (basse) ; Uziah “Sticky” Thompson (percussions)
  • Voix : Grace Jones (chant)
  • Production : Chris Blackwell ; Alex Sadkin
  • Ingénierie du son : Benjamin Armbrister (assistant)
  • Mixage : Chris Blackwell ; Alex Sadkin

Source : MusicBrainz — consultée le 2026-10-22.

Sources